Déscription coup de cœur

Visite à Boukhara

Récit par Mme. Janine RENUCCI
Voyage réalisé en 2012 dans le cadre du circuit OUZBEKISTAN

 

Boukhara a-t-elle 2500 ans ? L’anniversaire de cette lointaine et hypothétique naissance a été fêté en 1997, en même temps que celui de Samar­kand et de Khiva. Elégant témoignage d’estime pour les plus vénérables villes d’Ouzbékistan, toutes trois modelées par les souvenirs chaotiques d’un passé prestigieux, malgré une origine historique bien épineuse à identifier. Mais la célèbre Route de la Soie qu’elles ont jalonnée leur confère une parenté indéniable, quoique ce réseau, qui se serait esquissé dès le IIème siècle avant Jésus-Christ, n’ait été baptisé ( par un géographe allemand ! ) qu’au XIXème siècle, de façon d’ailleurs restrictive puisque papier, épices, pierres précieuses, porcelaine, entre autres, circulèrent aussi sur ce circuit d’échanges entre Chine et Occident.

Cernée de déserts, étape caravanière et marché, Boukhara devint une ville de négoce, abritant d’habiles marchands sogdiens, appuyée sur une oasis tôt irriguée, tôt cultivée, grâce aux apports providentiels du Zéravchan, protégée, en outre, par plu­sieurs ceintures de remparts des incursions des nomades de la steppe . Car elle eut des visages multiples : après la conquête musulmane, au début du VlIIème siècle, elle se mua en foyer reli­gieux, “pilier de l’Islam” sunnite, ainsi qu’en centre de culture et de science, fier de ses riches bibliothèques, fier d’avoir éduqué Avicenne, né peut-être à ses portes en 980, auteur du fameux “Canon de la Médecine”. Il est vrai que la brillante dynastie perse des Samanides en avait fait, aux IXème et Xème siècles, une capitale, avant l’arrivée des Turcs. Elle retrouva ce rôle au XVIème siècle grâce aux Cheibanides qui, en cimentant la fédération ouzbek, créèrent le khanat de Boukhara. Il survécut jusqu’en 1920 parce qu’il avait accepté, dès 1868, le protectorat russe, après avoir exercé son autorité sur de vastes domaines, désignés quelquefois sous le nom de “Boukharie”, englobant, avec des fluc­tuations, le Khorezm, le Fergana, le Khorassan, une bonne partie de l’Asie Centrale.

Pourtant Boukhara ne fut pas épargnée par les sévices du temps, les retours de fortune, les périodes noires. La “déferlante mongole” déclenchée par Gengis Khan en 1220, la “tempête Tamerlan” en 1370, semèrent la ruine. Néanmoins les Timourides, qui firent la splendeur de Samarkand, ne manquèrent pas de solli­citude à son égard puisque le sage Ouloug-Beg, au XVème siècle, essaya de ressusciter le centre artistique et scientifique, fon­dant une madrassa toujours debout. Quant aux émirs, c’est avec la dernière dynastie, celle des Manguites, que s’amorça, au XIXème siècle, un déclin progressif, avant l’installation des Russes. Pourvus d’une réputation bien établie de cruauté, ils étaient sou­mis au pouvoir étroit des confréries soufis, et Boukhara devint la ville de l’obscurantisme dont l’entrée était interdite à tous les non musulmans, sous peine de mort. Certains audacieux, deux officiers anglais en particulier, y laissèrent leur tête. Il fallut que le hardi voyageur, Armin Vambéry, un juif hongrois épris de recherches linguistiques, se déguise en savant derviche pour parvenir à y pénétrer. Il fallut même faire construire un palais à l’extérieur, à Kagan, pour recevoir le tsar Nicolas II qui, dit-on, ne s’y rendit jamais. C’est d’ailleurs à Kagan que s’arrêta, en 1888, le premier train pour Boukhara car les mollahs jugeaient impie l’apparition de ce mode de transport révolution­naire, refusant sa venue dans la cité.

L’une des dernières épreuves ne fut pas la moindre. En 1920, le siège meurtrier de l’armée bolchevique du général Frounze s’acheva par la canonnade de la citadelle, l’Ark, qui perdit ses appartements princiers et son harem, 80% de ses constructions.

Le dernier émir, Alim Khan, s’enfuit avec deux caravanes, l’une chargée d’archives et de bagages, l’autre chargée d’or, qui s’égarèrent, semble-t-il, dans les grottes afghanes et ne furent jamais retrouvées. L’émir mourut en Afghanistan, en 1943, sans avoir revu sa capitale . Ce désastre laissa durablement des traces. En 1932, l’intrépide voyageuse suisse Ella Maillard a décrit “Boukhara la Déclassée”, insistant sur sa population décimée, 40 000 hab. au lieu des 180 000 du siècle précédent, ses bâti­ments dégradés, ses madrassas et ses mosquées abandonnées, sa tristesse et son dénuement.

Qu’en est-il aujourd’hui ? Un présent sans capitale, sans émir, sans caravane. Mais un présent apaisé où la ville, grossie, a reconstitué ses forces puiqu’elle concentre 275 000 hab., un million en incluant la région proche. Du haut de la tour-belvé­dère du New Boukhara Palace, une vue générale montre l’extension périphérique modelée par l’urbanisme soviétique avec ses longues avenues bordées d’arbres, les monotones barres rectilignes des immeubles modernes, le pointement des cheminées qui signalent la multiplication des activités industrielles où se sont incrustés triage et nettoyage du coton, huileries travaillant les graines de coton, cave de vins et spiritueux fabriquant vodka, cognac, même champagne avec le raisin lo cal.

Cependant, le présent n’a pas effacé le passé. La vieille ville, le chakhrestan, demeure, glorifiée par ses monu­ments emblématiques. Phare, tour de guet, symbole de l’Islam, le minaret Kalian, le minaret de la mort d’où tombaient les condamné dresse, depuis 1 127, ses 49m de haut au-dessus de la marée des toits anonymes. A ses côtés surgissent les somptueuses coupoles turquoises de la madrassa et de la mosquée, ses voisines, écloses au XVIème siècle, et leur éclat, dominant un environnement cou­leur de brique terne, est comme l’affirmation têtue des splendeurs disparues. Plus loin s’élève toujours, enserrant sa colline ar­tificielle, l’imposante ceinture des remparts de la citadelle.

Passé préservé ? Patrimoine restauré plutôt et dégagé de certaines affectations avilissantes. Sans doute serait—il diffi­cile de retrouver les 360 mosquées et les 50 madrassas évoquées jadis … . Mais, au pied du minaret, plusieurs fois redressé mosquée Kalian, la plus vaste, la mosquée Jami des jours de fêtes, qui fut entrepôt et meunerie, au terme d’une réhabili­tation minutieuse aidée par l’UNESCO, est librement accessible aux visiteurs parce qu’elle n’a pas été rendue au culte. L’opu­lente madrassa Mir i Arab qui lui fait face leur est au contraire fermée parce qu’elle a toujours conservé, l’une des rares à l’époque soviétique, et parce qu’elle conserve encore ses fonctions d’enseignement.

Peut-on parler d’une ville-musée à la manière de quelques guides ? Si musée il y a, c’est un musée vivant. Boukhara n’est pas Khiva qui offre la beauté authentique de son cadre figé, vidé de ses habitants, réduit pendant la journée à ses gardiens, ses marchands, ses funambules et ses troupes d’enfants. Certes, l’Ark représente un musée-souvenir du khanat défunt avec sa salle du trône reconstituée, sa mosquée conservée, même ses prisons inquiétantes. En revanche, à l’entrée du parc qu’il domine, la mosquée Bolo-Khaouz, la mosquée du vendredi, que l’émir attei­gnait en marchant sur de longs tapis depuis la porte monumentale de son palais, Club des Travailleurs sous les yeux d’Ella Maillard, a retrouvé son lustre, ses fidèles, et les 20 colonnes de son aïvan se reflètent, multipliées, dans les eaux vertes de son bassin, minces piliers de bois aux chapiteaux creusés d’alvéoles, si typiques de l’Ouzbékistan.

Sort identique pour l’admirable mausolée proche d’Ismail Samani, le plus vieux mausolée musulman d’Asie centrale, édifié du IXème au Xème siècle, condensé de l’univers avec son cube fi­gurant la terre et sa coupole hémisphérique figurant le ciel, magnifié par l’austérité de la brique cuite qui couvre ses faça­des d’une dentelle aux dessins géométriques. Longtemps oublié, dégagé dans un cimetière après 1930, il accueille un défilé inin­terrompu de femmes qui y pénètrent pour faire leurs dévotions, accroupies devant les cénotaphes en psalmodiant. A l’autre ex­trémité du parc, Tchachma Ayoub, la source de Job, mazar presque aussi vénérable, dont l’eau iodée aurait un pouvoir guérisseur, bénéficie d’une fréquentation comparable, d’autant plus qu’il est accolé à un marché kolkhozien plein de mouvement et de couleurs.

Que dire des coupoles marchandes ? Campées sur un carre­four, entrées ogivales et dômes mamelonnés, elles furent crééas au XVIème siècle pour canaliser et abriter de la canicule le flot tumultueux des hommes et des bêtes, arrivant, partant, achetant, vendant. Elles ont été comparées aux bazars de Shiraz et d’Ispahan. Animation cosmopolite oubliée…. Mais des échoppes sur­chargées les tapissent, guettant les touristes. Au marché de la soie, Tim Abdul Khan, existe encore un atelier de soieries où les métiers battent, fabriquant les célèbres Khan Atlas aux des­sins multicolores, tandis qu’à ses portes des clientes affairées cherchent fièvreusement l’étole soyeuse ou le gilet brodé qu’ elles convoitent. Entre le minaret Kalian et les deux madrassas d’Ouloug Beg et d’Abd ul Aziz Khan, les groupes de visiteurs tra­versent Taq e Zargaran, la coupole des joailliers, puis une der­nière coupole entre Liab i Khaouz et Magoki Attari où ils décou­vrent le portail de brique ouvragée de la mosquée du Xllème siècle.

Malgré ses adaptations aux besoins actuels, l’ensemble Liab i Khaouz ( autour du bassin ) apporte une image romantique des temps révolus dans une sorte de décor-nostalgie où s’intégre la vie quotidienne. Au centre, un bassin aux eaux troubles dans un écrin de vieux arbres. Une tchaikhana égrène tables et parasols d’un côté ; de l’autre, un chameau de Bactriane désoeuvré exhibe indolemment ses bosses, tandis que sur des takhtas encom­brés, ces fameux lits de bois surélevés, des homes, coiffés de tioubeteks, jouent paisiblement aux dominos en discutant. Pesan­teurs orientales … . Autour, un encadrement de constructions de prestige issues, elles aussi, de l’âge d’or cheibanide et des années qui l’ont suivi, les fertiles XVIème et XVIIème siècles. En surplomb à une extrémité du bassin, un khanaka, un couvent de derviches derrière un pishtaq embelli de céramique bleue. En face, disposées en équerre, deux madrassas : Kukeldash, la plus vaste de la ville, et Nadir Divan Béghi édifiée, au départ, pour servir de caravansérail. Elle doit à cette origine une entrée de rêve au-dessus de laquelle deux simurghs, les oiseaux divins des légendes iraniennes, s’élancent, ailes déployées, volant vers le soleil, sur un fond outremer.

Tous ont perdu leurs fonctions initiales, comme le mar­ché de thé qui clôture la place. Tous sont envahis par les com­merces d’artisanat, les boutiques de souvenirs, ateliers et gale­ries d’art qui ont pris la relève, sans occuper cependant les 160 cellules restées vides de la madrassa Kukeldash, mais en trans­formant certains lieux, couloirs d’accès ou salles de prière, en cavernes d’Ali Baba. C’est Divan Beghi qui atteint le stade de spécialisation le plus évolué dans l’accueil touristique. Sa grande cour intérieure est ornée de tapis suspendus et de suzan ces tentures murales aux motifs circulaires de couleurs vives dont la variété est infinie, qu’exposent les marchands installés dans les anciennes cellules. Au milieu, un espace vide et, autour, sous des arbustes et des treilles de vigne, les tables disposées en demi-cercle du restaurant qui organise ici des diners-spectacles. Le soir venu, au son monotone des airs traditionnels, des musiciens en khalat accompagnent les gracieuses évolutions des danseuses folkloriques, en pantalons et robes éclatantes, entre­coupées par le défilé d’élégants mannequins qui présentent les créations raffinées de la haute couture … . “Sommes—nous bien au coeur des déserts d’Asie Centrale ?” se demandent quelques spec­tateurs pensifs ….. .

Les modestes quartiers, alentour, perpétuent les struc­tures urbaines anciennes. Rues étroites et sinueuses, parfois poussiéreuses ou trouées d’ornières, bordées de constructions sans étage, précaution contre les séismes, murs aveugles car les femmes et la vie familiale se dissimulent au-dedans, animant les cours. Et partout, comme une fatalité impitoyable, le quadril­lage des tuyaux de gaz sous la dentelle des fils électriques. C’est au détour d’une venelle, au-dessus d’humbles murs de torchis, blanchis à la chaux, qu’apparaît la vision insolite des 4 Minarets, seuls témoins, avec l’entrée massive qui leur sert de base, d’une madrassa disparue “Tchor Minor”, née en 1807 de la prodigalité d’un riche marchand turkmène . Il s’agit plutôt de 4 tours cylindriques que leurs coupoles, revêtues de céramique turquoise, coiffent d’une éclat miraculeux, comme les fleurs d’un bouquet.

Sans attrait aussi exceptionnel, assez comparable par son aspect et le dédale de ses ruelles, le quartier juif survit, amputé d’une bonne partie de sa vitalité. La présence des Juifs dans les villes d’Asie Centrale remonte loin dans le temps, peut- être avant l’arrivée des Arabes. Ceux-ci ne les comptaient pas parmi les infidèles car ils étaient “les gens du Livre”, comme les chrétiens. Lorsqu’ils s’installaient dans une ville, le gouverneur leur accordait un traité protecteur qu’ils signaient et devaient respecter. Ils s’engageaient à vivre discrètement, à s’abstenir de critiques à l’égard du Prophète et du Coran, à ne pas entretenir de relations avec les ennemis des musulmans, à n’avoir pas de femme musulmane. Mais ils jou­aient un grand rôle et suscitaient l’estime. Ils étaient chan­geurs ou prêteurs, alors que le prêt était interdit aux musul­mans. Ils étaient tisserands, médecins, souvent parmi les meil­leurs. Parmi eux existaient des savants. Depuis l’indépendance, en 1991, malgré l’absence de pogroms, une émigration massive en direction d’Israël et des Etats-Unis a sévi. Il ne reste que 1500 Juifs maintenant à Boukhara, disposant de deux synagogues toujours actives. Pourtant, c’est ici que résidait la minorité juive la plus nombreuse d’Ouzbékistan, évaluée à 15 000 personnes dans les années 70. Les exilés reviennent parfois, paraît-il, pour leurs “affaires”, en particulier pour le commerce d’antiquités car de vieilles familles seraient pourvues de souvenirs pré­cieux, tapis, soieries, riches vêtements. Le départ des Juifs est considéré comme une grande perte.

A l’extérieur de la ville, plusieurs lieux d’attraction captivants révèlent que l’attachement au passé lointain du pays et à ses croyances, si évident au dedans, s’exprime avec la même force. Le palais d’été des deux derniers émirs, Sitora-i-Mokhi-Khosa, construit à la fin du XIXème et au début du XXème siècle, a été ouvert aux visites. Dans un immense parc ombreux, le site ayant été choisi pour sa relative fraîcheur en période torride, trois bâtiments sont accessibles : le plus somptueux est le palais de réception où se mélangent les styles de l’Orient et de l’Occi­dent russe, dans la “salle blanche” aux miroirs, la minuscule salle d’attente-coffret, tapissée de bouquets d’inspiration per­sane, dans les salles de banquet. Le second édifice, le palais des dames en visite, avec son éblouissante salle octogonale, est devenu un musée du costume, qui expose, non seulement des vête­ments d’apparat, mais aussi ceux de la vie ordinaire, le khalat masculin à côté de l’austère parandja qui dissimulait jadis le visage féminin. Le troisième enfin, le harem, flanqué d’un pavil­lon-belvédère, bordé d’un bassin où se baignaient les femmes, a été transformé en riche musée de suzanes.

A quelques kilomètres, au milieu d’une campagne paisible, les pèlerins affluent vers le tombeau de Baha al din Nakchband, grande figure du soufisme qui a vécu au XIVème siècle, créant la puissante secte des Nakchbandi. Bien qu’en théorie il n’y ait pas de saint pour l’Islam, celui-ci est considéré comme un patron protecteur et honoré avec vénération. Trois “hadj” vers son mau­solée remplacent un voyage à La Mecque, ainsi que le contact avec la pierre noire qui y est incrustée. Tout ce qui entoure un saint a le don de baraka. Quoique la sépulture ne constitue pas un chef d’oeuvre architectural, elle a provoqué le rassemblement progres­sif, entre le XVIème et le XXème siècles, d’un ensemble de bâti­ments où se côtoient un khanaka, deux mosquées, une fontaine aux ablutions, un minaret tardif et en dernier, un édifice à coupole au bord d’un bassin. C’est un lieu de ferveur populaire, remis à l’honneur depuis l’indépendance, associé à un lieu de rencontre et de convivialité car, leurs dévotions terminées, les familles qui s’y pressent, se retrouvent sous les arbres pour un pique-nique collectif. Hommes d’un côté, femmes et enfants de l’autre, tous se réunissent autour de quelques tables, sur des takhtas, surtout autour de grandes nappes posées à terre qui portent des piles de galettes, des coupes de salades ou de fruits, des bouteilles-thermos emplies de thé vert. L’abondance des victuailles, les robes colorées des femmes, la gaieté ambiante, créent une euphorie véritable. “Le paradis d’Allah”, murmurent certains visiteurs séduits.

Telles sont, à travers le kaléidoscope de ces aperçus suc­cessifs, quelques-unes des images vécues qui se dégagent de la découverte de Boukhara aujourd’hui. Ville “déclassée”, mais res­capée des amputations infligées par l’histoire, ville dépouillée des éléments de prestige qui en ont fait la richesse, mais qui s’ efforce, valorisant l’héritage qu’ils lui ont légué, d’en créer de nouveaux. Il y aurait 140 monuments importants qui légitimeraient pour ceux qui y passent un arrêt plus long que celui qui leur est accordé d’ordinaire, une journée ou deux. Les hébergements ont augmenté leur capacité d’accueil et leur qualité : le New Boukha­ra Palace a ouvert ses portes en 1999, plusieurs vieilles maisons aristocratiques du Chakhristan ont été rénovées ou sont en cours de rénovation pour devenir des Maisons Bed and Breakfast de grand confort. L’une serait entre les mains de l’arrière petit-neveu du dernier émir. Autres temps …

Le défilé des touristes, arrivés de l’Est comme de l’Ouest, peut-il compenser la mort des caravanes ? Il entretient l’activité commerçante en modifiant peut-être la diversité internationale,vu la présence des Français et des Japonais dans sa composition bi­garrée . Mais l’Ouzbékistan n’accueille que 275 000 touristes in­ternationaux par an, 60% du chiffre reçu par le Népal, à peu près l’équivalent de celui qui pénètre au Cambodge, et bien qu’il soit considéré comme “la star de l’Asie Centrale”. Aussi Boukhara ne risque pas de rivaliser ni avec Venise, ni avec Bangkok. Malgré son décor de cinéma, elle garde une fréquentation mesurée, enco­re préservée des invasions étouffantes qui paralysent tant de hauts lieux célébrés. Pourtant celle-ci a servi de coup d’aiguil­lon à la production artisanale qui avait périclité à l’époque soviétique et qui est devenue proliférante : gilets, coiffes ou pochettes brodées, couteaux et céramiques, coussins et écharpes de soie, nappes, tapis ou suzane, attisent les convoitises des étrangers admiratifs. Font-ils beaucoup d’achats , beaucoup de gros achats ?. ..

Quoi qu’il en soit, ils apportent la preuve que les anti­ques fonctions de passage, de carrefour et de négoce, attachées à la Route de la Soie, avec des mutations, survivent à sa dispari­tion. Comme survit le fonds turco-persan, illustré par l’ensemble monumental qui résume douze siècles d’histoire ; illus­tré par la pérennité de son assemblage ethnique qui associe l’élément tadjik persanophone à l’élément ouzbek turcophone. A Boukhara comme à Samarkand, la langue la plus répandue reste le tadjik, alors que la langue nationale est l’ouzbek.

Ainsi s’affirme le caractère indestructible que possèdent les racines anciennes de ces civilisations urbaines, nées du désert, dans les oasis qui s’égrènent au pourtour des grands massifs. L’épisode russo-soviétique, dont les traces sont pro­fondes, n’a pu les éliminer. Et, depuis 10 ans, le nouvel Etat indépendant, qui a besoin de supports culturels solides pour étayer son nationalisme, s’attache à les exalter.