Ambassadeur castillan à Samarcande

Extrait de «Relation du voyage» de l’ambassade Castillan traduit par Lucien Kehren

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Un des garçons, fils de Mîrân Chah, le fils aîné de Timour Beg nous dit-on, prit la lettre et, suivi des deux autres garçons, alla la porter à son grand-père. On nous dit alors d’avancer.

Timour Beg se trouvait sous une sorte de porche placé devant la porte d’entrée d’un beau palais. Il était installé sur une estrade plate posée sur le sol ; devant lui il y avait un bassin où flottaient des pommes rouges et d’où jaillissait un filet d’eau vers le ciel.

Il était adossé à des coussins recouverts de soie brochée et s’appuyait du coude sur des coussinets ronds. Il était vêtu d’une robe unie en soie, sans ornement, et portait sur la tête un chapeau blanc de forme haute, orné à son sommet d’un rubis accompagné de pierreries et d’une perle.

Dès que nous fûmes en vue de Timour Beg, nous lui fîmes une révérence en portant notre genou droit à terre et en posant nos mains en croix sur notre poitrine, puis nous avançâmes encore deux fois en recommençant notre révérence. Ceci fait, nous restâmes agenouillés et immobiles.

Timour Beg nous ordonna de nous lever et de venir à lui. Les gentilshommes qui nous tenaient par les bras nous abandonnèrent, car ils n’osaient pas aller plus près. Trois dignitaires, debout devant lui, qui étaient ses conseillers favoris, du nom de Châh Mâlik Mirza, Noûr-ed-Dîn Mirza et Butunduk Mirza, vinrent nous prendre par les bras pour nous conduire devant lui. Ils nous firent ployer les genoux, mais Timour Beg nous demanda d’avancer encore plus près de lui, car il voulait nous dévisager et sa vue n’était plus très bonne ; il était d’un grand âge et ses paupières lui retombaient sur les yeux(2). Il ne nous donna pas sa main à baiser; ce n’est pas la coutume chez ces gens de baiser la main des hauts personnages, bien qu’ils le fassent pourtant assez souvent.

Alors Timour Beg nous posa des questions au sujet de notre seigneur le roi. Il nous dit : « Comment est mon fils le roi ? comment va-t-il ? sa santé est-elle bonne ? » Nous lui répondîmes et nous lui parlâmes de notre ambassade bien clairement; ils nous écouta attentivement.

Lorsque nous eûmes fini de parler, Timour Beg se tourna vers des gentils­hommes assis à ses pieds, parmi lesquels se trouvaient le fils de Toktamïch, l’ancien empereur de Tartarie, et un descendant de la lignée des empereurs de Samarkand; les autres étaient des dignitaires qui appartenaient à sa famille. Il leur dit : « Voici les ambassadeurs que m’adresse mon fils, le roi d’Espagne, qui est le plus grand roi des Francs, lesquels vivent au bout du monde et forment de nombreux peuples, c’est la vérité, et je veux donner ma bénédiction à mon fils le roi. » Il ajouta : « Il aurait suffi que votre roi m’en­voyât vos personnes avec sa lettre, sans me donner des présents, car j’ai été si content de recevoir de ses nouvelles et de savoir comment il allait, que mon plaisir aurait tenu lieu de cadeau. »

La lettre de notre seigneur le roi était tenue bien haut devant lui par son petit-fils. Le maître en théologie, Frère Paez, demanda à son interprète de dire à Timour Beg que lui seul pouvait la lui lire et qu’il le ferait aussitôt qu’il lui ferait la grâce de lui en exprimer le désir(3).

Timour Beg prit la lettre des mains de son petit-fils, l’ouvrit et déclara qu’il souhaitait en prendre connaissance bientôt. Frère Paez lui répondit qu’il h lui lirait avec sa permission. Timour Beg lui dit qu’il l’enverrait chercher plus tard et qu’il resterait avec lui en particulier pour écouter sa lecture et ce qu’il voulait lui dire.

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